Lisez gratuitement le premier chapitre. Sans inscription.

Rechercher un livre ou un genre
Panier

Votre panier est vide.

Découvrir tous les livres
Ouvrir ou fermer le menu
Couverture du roman « Burnline » de Cass Delaney

Extrait gratuit

Burnline

Par Cass Delaney

Choisir votre édition

Chapitre 1 : La seule écoute autorisée

En avril 1976, moi, Angela Cole, je quittai le téléphone avec Crown Lacquer et découvris que le décompte de Jared Taylor avait changé et que la réduction à l’aveugle attendait mon approbation. Michelle Stevens tenait sa feuille de câblage à la fenêtre du local technique. Tammy Garner se tenait seule au bureau de verre. Andrew Cole avait quitté sa cabine. Le rythme coupé de Jared comptait une mention GARDER et deux mentions COUPER quand je l’avais vérifié ; la copie supérieure en portait maintenant deux GARDER. Si j’arrêtais tout pour recompter, nous manquerions le rendez-vous fixé chez Crown Lacquer avant l’aube. Si je laissais la réduction se faire, les sources séparées passeraient sous la tête d’effacement et le vote modifié serait emporté dans la piste composite.

« Michelle a écrit COUPER, dis-je. Qui a écrit GARDER par-dessus ? »

Michelle déclara que sa mention avait été COUPER. Andrew dit la même chose. Jared dit qu’il n’avait pas porté de mention sur son propre rythme. Tammy dit que la mention qui lui revenait était GARDER. Personne ne désigna l’auteur du deuxième mot. Les ventilateurs tournaient dans le couloir tandis que nous nous retrouvions tous les cinq devant un choix que la bande en mouvement ne nous rendrait pas.

Le récit qui suit consigne comment nous en sommes arrivés à ce bureau et ce qu’a coûté le décompte altéré. J’ai conservé les documents aux étapes où ils pouvaient établir un trajet, mais l’instant lui-même fut moins ordonné : de l’autre côté du couloir, la porte de la cabine d’Andrew était ouverte, et je ne cessais de la regarder comme s’il pouvait revenir avec un moyen d’inverser le mouvement de la bobine. Il ne revint pas.

Plus tôt cette nuit-là, à Vesper Sound, Tammy rompit le sceau en papier d’une fiche de routage. AVRIL 1976 était tapé en haut. À l’intérieur, le trajet indiqué était J. TAYLOR—RYTHME COUPÉ. Les baguettes de Jared reposaient sur la chaise du couloir des cabines.

Tammy garda la fiche en main. « Qu’est-ce qu’il faut écrire ? »

« Si ça devient une société, tous ceux qui signent auront le même pouvoir, dit Jared. Et personne ne peut ordonner seul l’effacement d’une partie. Je ne lève pas une baguette tant que ce n’est pas écrit. »

J’inscrivis les deux conditions dans la marge. Andrew les parapha. Michelle arriva du local technique avec sa feuille de câblage et ajouta ses initiales. Tammy signa ensuite. Je signai en qualité de secrétaire et poussai le papier vers Jared.

« Même pouvoir pour chaque futur signataire, dit Tammy. Aucun effacement sur l’ordre d’une seule personne. J’accepte les deux conditions. »

Jared signa et entra dans sa cabine comme participant sous conditions, non comme rythmicien salarié. J’allumai le voyant d’enregistrement. Le clic sec traversa le mur à intervalles réguliers. Jared battit la mesure d’une botte et joua un coup de grosse caisse écourté par une caisse claire étouffée. Il le rejoua. Au troisième passage, il laissa un court silence avant la caisse claire, et j’arrêtai la bande.

Vesper Sound comptait quatre cabines d’isolation. La feuille de câblage de Michelle montrait un circuit de retours séparés pour les quatre, dont les retours étaient repérés par du ruban adhésif blanc. Dans le local technique, elle câblait chaque fiche de routage scellée et notait tous les trajets sur la feuille fixée à sa propre planchette. Chaque retour conforme contenait exactement deux sources : le clic sec et une seule piste musicale acheminée. L’accord appelait cette procédure la méthode du Cloisonnement. Michelle ferma le panneau de routage et rendit le premier passage immuable sur le plan électrique. Elle vérifia le retour de basse et entra dans sa cabine avant que je touche au transport. Tammy emporta dans l’étroite cabine de chant la fiche de routage de Jared qu’elle avait ouverte. Il ne restait que quelques centimètres de jeu entre ses épaules et l’encadrement de la porte.

La première fiche et la déclaration de Tammy établissent le premier signal direct. Je lançai le clic sec. Le rythme coupé de Jared l’accompagna comme seule piste musicale de Tammy. Elle chanta la longue première phrase sur le court silence qu’il avait laissé et plaça le dernier mot après la caisse claire. Ni guitare ni basse ne lui parvinrent.

Dans la cabine voisine, Andrew tenait sa guitare sur un genou. Le fragment enregistré avait un début ferme et un milieu vide. Michelle attendait, la main gauche suspendue au-dessus d’une entrée de basse. Jared fléchissait sa botte à la cheville. Tammy se tenait près du microphone de chant, une feuille de paroles pliée aux dimensions de sa paume. Aucun d’eux ne pouvait entendre la chanson entière. Le tarif de nuit prenait fin à l’aube. Les séances utilisaient un magnétophone huit pistes. Si la réduction manquait le rendez-vous de gravure, Vesper Sound aurait une facture supplémentaire à recouvrer, mais aucun disque à montrer à quiconque.

Andrew enregistra le fragment en laissant le milieu ouvert. Quand son voyant s’éteignit, il appuya la guitare contre le mur et attendit la prochaine fiche scellée. Personne ne traversa le couloir des cabines pour le conseiller.

Après le passage de Jared, Tammy rendit la première fiche et reçut la fiche de routage scellée suivante. Elle portait A. COLE—GUITARE OUVERTE. La guitare d’Andrew était la piste suivante acheminée à Tammy. Elle lui parvint avec le clic, sans basse ni batterie. Selon la déclaration de Tammy, elle chanta la première phrase dans les mesures ouvertes par Andrew et se trouva à court de mots avant que la guitare ne bouge. Au passage suivant, elle retrancha trois mots. Sa dernière consonne tomba dans la mesure vide. Elle compta deux mesures contre son pouce et chanta de nouveau la phrase raccourcie.

Les fiches de routage suivantes et la feuille de câblage établissent l’ordre du reste. Michelle reçut le fragment d’Andrew. Elle plaça son entrée de basse sous la mesure ouverte, mais sa fiche ne lui donnait aucune voix. Ses notes duraient trop longtemps sous l’endroit où Tammy avait raccourci la phrase. Jared reçut la première figure de basse de Michelle et écourta sa frappe de grosse caisse sur son attaque. Andrew reçut la voix sèche de Tammy et déplaça un accord de guitare pour lui laisser la place. Chaque interprète répondait à l’unique piste attribuée à sa cabine. Les réponses passaient par la bande et le papier, jamais par le couloir.

Après chaque passage, je faisais entrer un interprète dans l’alcôve du registre. L’interprète portait une mention uniquement sur la piste acheminée qu’il avait entendue dans sa cabine et sortait avant l’entrée du suivant. Une couche devait recevoir deux mentions GARDER indépendantes pour obtenir une part. Une couche devait recevoir deux mentions COUPER indépendantes avant de pouvoir être effacée. Une décision partagée pouvait être reportée pour un seul passage ultérieur. Je reproduisais chaque mention sur le carbone et maintenais les feuilles d’équerre sous la barre métallique du registre de Cloisonnement.

Tammy inscrivit GARDER pour la guitare ouverte d’Andrew après que celle-ci l’eut contrainte à raccourcir la phrase. Jared inscrivit COUPER pour la première figure de basse de Michelle parce qu’elle ne laissait aucune place au compte battu par sa botte. Andrew inscrivit GARDER pour la même figure. J’écrivis REPORTER à côté de cette ligne partagée et l’acheminai dans un unique passage ultérieur. Un second GARDER y préserva la basse. Un trait de guitare libre recueillit deux COUPER, et je le plaçai entre crochets pour effacement. Personne n’entendit la piste composite. L’accord n’autorisait cette écoute qu’après le verrouillage du registre.

Le travail se chargeait de la pression des mains ; chaque mention employait les capitales d’imprimerie exigées par l’accord. Andrew appuyait généralement peu. Michelle et Jared appuyaient fort quand la bande prenait du retard. La pression de Tammy variait d’un passage à l’autre. De la poussière de carbone tachait mon pouce droit. Les fiches de routage scellées s’accumulaient dans une boîte à dossiers sous le bureau.

Les trois dernières fiches de routage nommaient toutes le rythme coupé de Jared. Tammy ouvrit la sienne la première et retrouva la figure. Selon sa déclaration, la grosse caisse s’arrêtait avant sa première consonne et la caisse claire étouffée dégageait la fin de la phrase. Dans le silence du troisième passage de Jared, elle plaça le mot bref conservé de la mesure ouverte d’Andrew. Elle le chanta une fois, sans lui ajouter une note. Puis elle entra dans l’alcôve du registre et écrivit GARDER à côté du code de cabine de Jared.

Andrew entra après elle. Selon sa déclaration, le rythme de Jared l’avait amené à refermer l’ouverture de guitare qu’il avait laissée pour la voix. Il écrivit COUPER et retourna dans sa cabine.

Michelle entra la dernière. Selon sa déclaration, l’entrée de basse butait contre la grosse caisse de Jared, tandis que la piste acheminée ne lui apprenait rien de la phrase raccourcie de Tammy. Elle écrivit COUPER en capitales d’imprimerie. Je posai le carbone sur la feuille précédente et comptai les mentions de la ligne.

Un GARDER s’opposait à deux COUPER. Je plaçai le rythme de Jared entre crochets pour effacement. Les lignes reportées au-dessus avaient été tranchées dans les limites écrites. Je vérifiai la ligne de Jared et traçai les crochets définitifs. Puis j’allai au téléphone pour conserver le créneau chez Crown Lacquer. Depuis la porte ouverte du local technique, Michelle lança qu’il lui fallait le décompte verrouillé avant de pouvoir faire tourner la bande. Les ventilateurs du magnétophone poussaient de la poussière chaude dans la pièce. Il restait assez de temps pour la réduction ou pour recompter, mais pas pour les deux.

Tammy demeurait seule au bureau de verre. Cela est un fait. Je n’ai pas vu ce qu’elle y fit. Michelle appela de nouveau. Tammy se pencha alors vers le local technique et dit : « Le décompte d’Angela est prêt. »

Michelle lut par la fenêtre les crochets approuvés et arma les pistes. Les bobines tournèrent. Les vumètres montèrent et se maintinrent tandis qu’elle effectuait la réduction à l’aveugle. Quand la piste composite passa sans défaut, les sources séparées défilèrent sous la tête d’effacement conformément à l’accord. Le rythme de Jared resta dans la piste combinée et cessa d’exister seul. La part qui lui revenait y passa avec lui.

Je revins avant que Tammy ne quitte l’alcôve. Le registre était d’équerre avec le bord du verre. Mon crayon reposait dans la rainure, sa pointe orientée selon l’angle habituel. La ligne de Jared portait maintenant le GARDER de Tammy et, par-dessus le COUPER codé de la cabine de Michelle, un GARDER, face au COUPER d’Andrew. Le deuxième mot avait creusé un sillon plus profond. Je soulevai la feuille supérieure, séparai le carbone et tins les deux sous la lampe du bureau. Le COUPER original de Michelle restait visible sur la copie inférieure. Le GARDER qui le recouvrait avait été tracé d’une pression plus forte que le premier mot de Michelle.

Je demandai à chaque interprète qui avait réécrit par-dessus la mention. Michelle déclara que la sienne avait été COUPER. Andrew donna la même réponse au sujet de sa ligne. Jared dit qu’il n’avait jamais porté de mention sur son propre rythme. Tammy dit que la mention qui lui revenait était GARDER. Personne ne revendiqua le deuxième mot. J’enlevai mes lunettes et posai la question une nouvelle fois. Le couloir ne renvoya que le bruit des ventilateurs.

« Je peux prouver que Michelle a écrit COUPER, dis-je. Je peux prouver que quelqu’un a écrit GARDER par-dessus. Je ne peux pas prouver de quelle main il s’agit. »

Michelle se tenait dans l’embrasure du local technique, la feuille de câblage contre sa poitrine. « La source a disparu. »

« Alors l’altération part avec la bande. » J’écrivis ANOMALIE—DEUXIÈME MENTION, AUTEUR INCONNU sur l’enveloppe du carbone. Je la scellai, la glissai sous mon bras et verrouillai le registre de Cloisonnement. Michelle conserva la feuille de câblage sur sa planchette. Je retirai la bobine du magnétophone. Crown Lacquer attendait, et la piste effacée ne nous laissait aucun moyen honnête de refaire ce choix.

Chez Crown Lacquer, nous nous tenions tous les cinq autour de deux enceintes ordinaires, sous une lampe de travail. Le graveur posa le nouvel Acétate rouge sur la platine et abaissa le bras. Chaque chanson avait droit à une écoute complète après le verrouillage de son registre. C’était notre seule écoute. Andrew tenait ses mains loin de ses cuisses. Michelle posait deux doigts sur son sternum. Jared tenait sa casquette de travail pliée dans une main. Je gardais le carbone scellé sous mon bras.

*Little Fire Exit* s’ouvrit sur la frappe brève de la grosse caisse de Jared. La caisse claire étouffée s’arrêta avant l’entrée de la voix grave de Tammy. Son attaque fut sèche et dure. La guitare d’Andrew laissa ensuite un espace net, que le mot bref de la feuille de Tammy traversa seul. La basse de Michelle arriva sous la phrase suivante avec deux notes là où elle en avait d’abord joué quatre. Les notes s’arrêtèrent avant que la voix ne s’infléchisse. Puis la guitare revint occuper le milieu ouvert sans l’encombrer. Les choix séparés avaient produit un arrangement féroce que personne dans la pièce n’avait dirigé.

Tammy déplia la feuille de paroles pendant que le disque tournait. Elle posa le pouce sur les trois mots barrés dans la cabine. Rétablis, ils auraient recouvert le silence de Jared et comblé l’ouverture nette d’Andrew. Sur le papier, la phrase semblait réduite. Dans les enceintes, elle laissait de la place aux quatre interprètes. Tammy replia la feuille avant la reprise.

À la reprise, le rythme préservé de Jared revint. Le décompte conforme l’aurait supprimé. Sur l’acétate, il maintenait la guitare à distance de la basse et donnait à Tammy l’espace pour attaquer la phrase. Andrew cessa de marquer du doigt les positions d’accord. Michelle suivit de deux doigts l’attaque de sa basse. Jared marqua le compte d’une botte et eut un bref sourire quand son silence revint au bon endroit. Je gardais l’enveloppe du carbone sous mon bras. Le disque tournait sous la lampe.

Le dernier accord s’acheva. Le graveur releva le bras avant que le sillon ne puisse se répéter. Jared me regarda. « Ce rythme ouvre droit à une part ? »

« D’après les papiers de cette nuit, oui, dis-je. On ne peut plus le séparer de la réduction. »

Jared fit rouler une baguette sur ses articulations. « Alors les conditions ont préservé le travail. Comment quatre personnes sont-elles censées jouer cette chanson ? »

Andrew étudia la caisse de l’enceinte. « On apprend ce qu’on a fait. »

« À partir du disque ? demanda Jared. Ma piste isolée a disparu. Les autres aussi. »

Michelle tapa la feuille de câblage contre sa paume. « Les trajets sont là. Pas le jeu. »

Le graveur glissa l’Acétate rouge dans sa pochette en papier et dit que l’arrangement tiendrait sur un haut-parleur de radio. Andrew demanda ce que coûterait une autre session de nuit. Je lui donnai le montant indiqué sur la facture de Vesper Sound. Il plia le bout de papier en une bande étroite et le mit dans la poche de sa chemise. La chanson existait. L’argent pour la suivante n’existait pas. Consigné au dossier du prototype et conservé avec le carbone scellé, Angela Cole.

En avril 1976, avant l’aube au bungalow Garner, Tammy Garner consigna ce qui suit dans le Carnet rouge de Tammy, à titre d’archive strictement privée.

L’horloge de la cuisine marquait le même intervalle régulier que le clic sec. La facture impayée de Vesper Sound était posée sur la table. J’ai pris le crayon d’Angela pendant qu’elle était en ligne avec Crown Lacquer. J’ai écrit GARDER par-dessus le COUPER de Michelle. J’ai remis le registre d’équerre avec le verre et replacé le crayon dans sa rainure. Le rythme est resté dans la réduction. Un résultat juste pouvait tout de même exiger une mention incorrecte.

Le téléphone a sonné avant que je referme le carnet. La voix d’Angela m’est parvenue par le combiné de la cuisine, à son débit régulier. « Demain matin, j’interrogerai chaque participant sur la trace de pression. Je consignerai chaque réponse séparément. La gravure ne règle pas la question de la mention. » J’ai dit que je comprenais et raccroché. J’ai posé la gomme du crayon contre ma lèvre inférieure. Puis j’ai prononcé une fois la réponse dans la cuisine vide : « La mention qui me revenait était GARDER. »

J’ai refermé le carnet et tiré autour de lui l’élastique craquelé. La pochette de l’Acétate rouge a pris place à côté de la facture impayée de Vesper Sound. Je les ai mises toutes deux d’équerre avec la table et laissé le total à découvert.